Entretien avec Günther Oettinger, Commissaire Européen DG TREN (Extrait du Frankfurter Allgemeine Zeitung, 04/04/2013)

L’Allemagne est en train de faire un pari dangereux avec sa compétitivité.

L’Allemagne risque de manquer un tournant important, prévient le commissaire européen Günther Oettinger. Dans cette interview au Frankfurter Allgemeine Zeitung, il parle des changements de l’EEG (loi d’orientation sur les énergies renouvelables) et d’une approche communautaire européenne (plutôt que nationale) pour le développement des énergies renouvelables.

M. Oettinger, vous avez mis en garde les années passées contre les prix élevés de l’énergie. L’Allemagne est maintenant au cœur d’un débat sur le prix de l’électricité et le coût de l’expansion des énergies renouvelables. Le Ministre de l’Environnement, M. Peter Altmaier a appelé à freiner les prix autour des niveaux actuels, d’autres veulent abaisser la taxe sur l’électricité. Est-ce un revirement intellectuel  ou juste une passe d’armes au cours de la campagne électorale nationale ?

Il est important, à mon avis, de tempérer l’alarme déclenchée il y a environ un an à propos d’un côte d’alerte présumément atteinte par les prix de l’énergie. Nous n’avons pas encore besoin de freiner le prix de l’électricité ni de réduire les prélèvements actuels. Cependant, sans retomber dans le déni précédant, il ne nous reste que peu de temps pour trouver une vraie solution.

Donc?

Il est urgent de réviser en profondeur la loi d’orientation sur l´énergie renouvelable (EEG). Il faut stopper ce saut dans le gouffre que représente l’extension du parc photovoltaïque en Allemagne. En fait, nous avons besoin de freiner le développement du renouvelable jusqu’à ce que nous ayons trouvé une solution de stockage adéquate et un système de distribution intelligent*.

Et contraitement ?

Nous ne pouvons plus assurer à long terme l’injection prioritaire de l’électricité renouvelable dans le réseau, et encore moins sa subvention dans les périodes de faible demande.

Serait-il pas préférable de remplacer l’EEG par un système de quota ? Si un distributeur était obligé d’acheter un certain pourcentage de son électricité d’origine renouvelable, il l’achètera là où elle est le moins chère. Ce serait donc la technologie la plus compétitive qui serait de facto favorisée.

Cela contribuerait à poursuivre la transformation du pays en un immense champs d’asperges parce que l’éolien terrestre est de loin la proposition la plus économique sur le marché. Mais c’est en fait en mer qu’il faut envisager à long terme d’installer les aérogénérateurs, c’est là où nous obtiendrons la disponibilité optimale. Il n’y a qu’un système de subvention discriminant selon la maturité de la technologie qui peut en garantir le financement d’amorçage. Un système de quotas aurait au contraire un effet pervers.

L’Etat doit-il aussi subventionner les capacités de génération fossiles en réserve de l’intermittence des renouvelables qui font défaut quand il n’y a ni vent ni soleil ?

C’est au niveau européen que nous devons mettre ces capacités à disposition et rompre avec le foisonnement des propositions nationales. Dés cet été, nous allons créer un cadre approprié. Quoiqu’il en soit, c’est le  marché qui doit assurer l’essentiel de cet équilibre en favorisant les capacités d’interconnexion transfrontalières : l’Allemagne doit pouvoir importer plus d’énergie éolienne du Danemark quand elle est surabondante dans sa région d’origine.

Supposons que l’Allemagne et l’Europe parviennent à limiter la hausse des prix de l’énergie tout en épargnant le climat. Ailleurs les prix tombent ailleurs, comme en Amérique qui profite allégrement de ses énormes réserves de gaz de schiste. La question se pose clairement de savoir si l’Europe a encore les moyens de sa croisade pour l’environnement?

L’UE peut encore se permettre d’être pionnier. Cela vaut tant pour le climat que pour les coûts salariaux. L’Allemagne et l’UE sont si compétitifs que nous pouvons nous permettre un certain écart avec nos concurrents. Nous devons juste veiller à ce qu’il ne soit pas trop grand.

Parce que ces initiatives ne font que favoriser la délocalisation de la production vers des destinations plus complaisantes et donc sans aucun impact sur l’environnement, qu’est ce que cela signifie pour les objectifs européens de changement climatique?

Nous avons besoin d’une feuille de route industrielle, sur laquelle nous fondons notre politique climatique. Nous devons aussi soutenir raisonnablement les industries de base dans l’UE. Ne soyons pas otages d’idéaux ou de dogmes climatiques lorsque nous parlons des objectifs 2030, restons pragmatiques. Ne devrions-nous pas abandonner les objectifs figés dans le marbre pour une cible de réduction de l’intensité carbone de chaque point de PIB ? Cela ménagerait tant une politique expansionniste qu’une politique climatique vertueuse. Bien sûr, nous devrons continuer à veiller à ce que les soutiens à l’industrie ne deviennent pas des entorses à la concurrence.

Quels objectifs climatiques pour 2030 considérez-vous comme réalistes?

Il serait arrogant si je n’attendais pas d’avoir d’abord toutes les réactions sur le Livre Vert présenté la semaine dernière. Mais ce que je peux vous dire, c’est que nous avons besoin des Européens de l’Est qui veulent développer leur industrie au sein de l’Union.

A cet égard, vous parlez avec la commissaire Connie Hedegaard et vous avez précédemment déclaré que l’Europe ne doit pas occulter la promotion controversée du gaz de schiste par fracturation. Mais est-ce que la fracturation hydraulique a réellement une chance dans l’UE avec ses fortes résistances?

La fracturation a une chance en Europe. La Pologne et le Royaume-Uni sont intéressés – et l’Ukraine souhaite approvisionner l’Europe en gaz de schiste. Je conseille à l’Allemagne de ne pas fermer la porte à la fracturation au risque de perdre des compétences importantes.

La population allemande ne semble pas percevoir ce risque.

Nous avons en Allemagne un débat très émotionnel qui influence la recherche. Cela s’applique non seulement à la fracturation, mais aussi pour la géothermie et le captage et le stockage du dioxyde de carbone. L’opposition aux nouvelles pistes d’atterrissage ou aux vols de nuits tombe aussi dans cette catégorie.

Les Allemands sont-ils hostiles au progrès, ou aveuglés par leur prospérité?

L’Allemagne est si prospère qu’elle court le risque d’éluder les projets d’infrastructure nécessaires. Cela se paiera dans les prochaines décennies. Il faut savoir prendre des risques si nous voulons rester compétitifs.

Est-ce que l’Union européenne a besoin de plus d’expertise dans la politique énergétique?

Depuis, j’ai été quelques idées quand on fait commencer 2016, pour discuter d’une révision des traités. Une chose est claire, le mix énergétique est une responsabilité nationale. C’est sacro-saint et cela le restera – ces compétences, nous ne les obtiendrons pas. Nous devons prendre position sur la priorité à donner à l’exploration en eaux profondes à la sécurité de l’approvisionnement.

C’est le mot  : « Sécurité d’approvisionnement ». Avant l’été, la décision doit tomber, si l’oléoduc de Nabucco réduit ou si l’oléoduc (TAP) trans-adriatique grec italien reçoit le supplément pour le transport de gaz de l’Azerbaïdjan à l’UE. Avez vous une préférence ?

Les deux Pipelines ont des avantages et inconvénients. Il est important que nous diminuions la dépendance au gaz russe d’une manière ou d’une autre. À long terme, nous aurons besoin sans doute des deux projets.

Des deux projets? Des critiques disent qu’aucun ne verrait le jour, si la Russie fait avancer son projet South Stream.

Bien sûr, cela dépend de la quantité de gaz que nous recevons de l’Azerbaïdjan, mais aussi du nord de l’Irak et du Turkménistan, et le rôle que joue ce gaz dans notre alimentation en énergie. Mais je peux très bien imaginer qu’en 2018 les premiers volumes de gaz circulent dans un oléoduc et à moyen terme à travers le deuxième.

 

* : Le raffinage du bio combustible solide permet de stocker l’énergie électrique en sur-abondance (typiquement la nuit et en été) pour la restituer en chaleur propre au point de consommation à la demande.